Dix vagues de Grisou : dans la peau d'un surfeur ambulancier

Dix vagues de Grisou : dans la peau d'un surfeur ambulancier

jeudi, 30 avril 2020 13:12


Grisou, c'est notre Grey Rider préféré, fidèle du Lodge - le groupe de potes dont il parle et fait partie a fêté les 10 ans de rencontre avec le surf et de séjours surf annuels et récurrents au Lodge. C’est une personne formidable, sportif, drôle, grand et fin, tendre et sensible d’une grande humanité agrémentée d'une pointe de fantaisie. C’est chaque année une joie de le, les retrouver, de les voir progresser, régresser, se blesser, tomber et recommencer, revenir, rire (beaucoup), jouer, picoler (un peu). Faire paraître un extrait de son journal de bord, c'est l’occasion de s’imaginer un moment dans la peau d’une personne « au front » qui garde espoir et nous régale d’images, d’émotions et de clins d’œil à la vie. Grisou est ambulancier, surfeur et un grand auteur.

 

Journal de Guerre Sanitaire 5ème semaine
 

Dix VAGUES et …



Travailleuses, Travailleurs,
Confinées, Confinés (1)

Les douces températures d’Avril paraissent un supplice de plus à la disparition de nos repères temporels, habituels.
La notion du temps devient « VAGUE » pour tout le monde, travaillant de jour comme de nuit, pourquoi y échapperais-je ?

Dans l’obscurité de notre bureau aux volets presque entièrement baissés, le canapé où je suis assis semble devenir mouvant. Dans l’espoir de soulager mes jambes et cette cheville toujours prompte à produire de l’œdème, une chaise bancale fait office de méridienne.
Mais ce stratagème se révèle bien trop inconfortable pour supporter le coup de massue qui s’abat sur moi.
Dormir, je veux dormir quelques minutes tel un marin solitaire, fractionnant le sommeil pour ensuite, être capable d’affronter les dangers.

10 à 20 minutes au max me sont parfois suffisantes pour me rebooster plusieurs heures.
D'une simple rotation de mon haut séant (car ayant de grandes jambes, je ne suis pas bas du cul), me voici allongé entièrement sur le canapé, délaissant ainsi la chaise méridienne devenue vide.
Dormir quelques minutes devient mon seul objectif, un acte de survie et peu importe si l’on me surprend assoupi ici. Je ne sais plus quel jour nous sommes, si c’est la nuit, le jour.
Trop de fatigue cumulée depuis cette crise sanitaire. Prendre le volant pour une autre intervention dans cet état serait dangereux alors avec le peu de lucidité qu’il me reste je retire mes lunettes, ferme les yeux, enlève et pose à mes côtés le masque chirurgical si désagréable à porter mais protecteur.

J’aimerais penser à autre chose seulement les discussions dans notre salle de repos abordent presque exclusivement le Covid19, la plupart des collègues d'autres services de l’Hôpital également. La TV dans notre salle de repos semble bloquée sur les chaines d’infos continues et si souvent dans un geste héroïque je l’éteins, beaucoup la rallume rapidement.
Lutter contre la « VAGUE » d’inquiétude qui s’abat sur une grande partie de l’humanité demande énormément de force alors bien que faible depuis quelques jours et somnolent à cet instant, je rame pour franchir cette « VAGUE » qui n’a rien d’abstrait.

L’effort nécessaire pour passer cette barre symbolique en ramant me rappelle que résister est un acte militant, un des nerfs de la Guerre.
C’est alors que mon cœur semble battre de façon anormale.
Est-ce le stress, l’effort, un cauchemar dont je sors ?
Reprenant plusieurs respirations lentes et profondes, la désagréable sensation disparaît peu à peu.
Jamais sujet au malaise vagal, mais connaissant son existence et son rôle, je me demande si mon nerf « VAGUE » (2) fonctionne correctement.

Encore le mot « VAGUE » ?

Comme un uppercut, ce mot me réveille autant qu’il me sonne.
Je ne sais plus l’heure ni où je suis.
Le téléphone d’intervention à mes côtés et l’inconfort du canapé sont des indices me démontrant que je suis au boulot.
Mais pourquoi donc et comment ce mot « VAGUE », synonyme d’évasif, ambigu, approximatif et confus, reste aussi précisément à mon esprit ?

Est-ce par ce que depuis quelques jours, cherchant l’inspiration, je ne savais comment rendre ce journal de Guerre Sanitaire moins anxiogène ?
La « VAGUE » impression d’avoir fait une erreur en rendant public ces textes (dont le but premier est avant tout personnel) me perturbe quelque peu.
Ou bien cette fatigue (physique autant que psychologique) me donne l’impression d’être au creux de la « VAGUE ».

Soudain, comme cela arrive parfois lors d’alertes factices, le signal d’alarme de l’Hôpital retentit.

Je me redresse comme je peux mais dans une manœuvre apprise il y a plusieurs années.
Poussant sur les bras puis glissant une jambe devant l’autre, je reste fléchi, de profil, une main devant, une derrière comme pour prendre appui sur l’air, le regard essayant de voir au loin alors que mes pieds nus (dans l’alignement des épaules) luttent contre l’instabilité et les objets rendus dangereux par l’obscurité du bureau.

L’écran du PC allumé sur ma boite mail affiche un message amical et bienveillant, celui de Claire du Natural Surf Lodge.
Aussitôt les images d’Océan, de Surf, de coucher de Soleil, de rires avec les copains et des inconnus me reviennent à l’esprit.

Je relis 2 ou 3 fois son touchant message lorsque le téléphone dédié au SAMU retentit.
Encore, encore une intervention dont le motif est le Covid19.

J’appelle mes collègues pour les avertir, remets un masque chirurgical lorsque je me rends compte que mon téléphone perso était lui aussi resté allumé.
A l’écran, une photo trouvée en surfant sur le web juste avant de m’assoupir.

Une fois dans le dans le garage du SMUR, rapidement mais avec précautions, nous enfilons nos protections.
Nous voici 3 (Inf, Doc et Ambu) roulant dans notre Ambulance vers une patiente aux difficultés respiratoires aiguës, ayant des facteurs de comorbidités mettant sa vie en danger. Chacun d’entre nous 3 est dans ses pensées, à part le rappel des préoccupations à prendre à cause du Covid19, peu de mots seront échangés durant le trajet.

Si parfois l’angoisse fait équipe avec nous, pas aujourd’hui, pas pour moi en tous cas.
Sans savoir combien de temps j’ai dormi, je me sens d’attaque et prêt car dès que pourrais, sachant « VAGUEment » où cela me mènerait, je savais que j’écrirais, j’avais un sujet.

Chacun(e) sa méthode pour embellir la vie et parfois, panser les blessures.
Même si vous pensiez hier et encore plus en ce moment que souvent, je dis :« VAGUE »,
l’écriture est ma planche de salut.

D’ailleurs aujourd’hui, bien que je reste malgré les années un Surfeur médiocre, que cela ne m’était jamais arrivé, j’ai réussi à prendre au moins 10 « VAGUES » et ainsi,
soigner un peu mon « VAGUE à l’âme »…

Vive la vie
The Grey Rider




(1) Début inspiré par Arlette Laguiller
(2) Nerf vague (Wikipédia)